
Alors que la République Démocratique du Congo s’engage dans un nouveau processus de Dialogue National, les interrogations se multiplient sur les objectifs, les acteurs et les enjeux de ces consultations annoncées par le Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo.
Dans ce contexte, la rédaction de Univ7sur7.net s’est entretenue, ce mardi 14 septembre 2026, avec le Professeur Emmanuel Kabongo Malu, Professeur d’Universités en Philosophie, Journalisme et Communication, Chercheur à l’Institut Congolais d’Études Stratégiques et auteur de plusieurs ouvrages consacrés notamment aux réalités politiques et historiques de l’Afrique.
Dans cet entretien, l’universitaire revient sur la question de la souveraineté congolaise, les crises sécuritaires dans l’Est du pays, les rapports entre la RDC et ses voisins ainsi que les défis que pose le Dialogue national. Il insiste particulièrement sur la responsabilité des intellectuels dans la compréhension des réalités nationales.
Univ7sur7.net : Professeur Emmanuel Kabongo Malu, le Président de la République vient d’annoncer la mise en place d’un Comité d’organisation préliminaire du Dialogue. Quel ?
Professeur Emmanuel Kabongo Malu : Je pense qu’il faut d’abord regarder la réalité nationale en face. Le rôle des intellectuels, des chercheurs et des élites est notamment d’aider la société à comprendre les grandes questions auxquelles elle est confrontée.Le Dialogue national ne doit donc pas être considéré uniquement comme une rencontre entre responsables politiques. Il doit être l’occasion de réfléchir profondément sur notre pays, son histoire, son fonctionnement institutionnel, sa souveraineté et les différentes crises qui ont marqué son parcours depuis l’indépendance.
Univ7sur7.net : Vous insistez beaucoup sur la notion de « réalité nationale ». Que signifie-t-elle dans le contexte congolais ?
Professeur Emmanuel Kabongo Malu : Il faut partir des réalités concrètes du pays. Frantz Fanon a beaucoup insisté sur la nécessité, pour les intellectuels, de comprendre la réalité nationale et de contribuer à la construction de la conscience collective.
Pour la RDC, cela signifie que nous devons être capables de regarder notre histoire avec lucidité. Nous devons comprendre ce qui s’est passé depuis 1960, les différentes crises politiques, les conflits armés, les interventions étrangères et les transformations de notre État.L’intellectuel ne doit pas seulement produire des discours. Il doit aussi documenter, questionner, analyser et contribuer à éclairer le peuple.
Univ7sur7.net : Vous considérez 1997 comme une période déterminante dans l’histoire récente de la RDC. Pourquoi ?
Professeur Emmanuel Kabongo Malu : 1997 constitue effectivement un tournant majeur. La chute du régime de Mobutu et l’arrivée de Laurent-Désiré Kabila au pouvoir se sont déroulées dans un contexte militaire régional extrêmement complexe.
Des forces provenant notamment de pays voisins ont participé à la guerre qui a conduit au renversement du régime de Mobutu. À partir de là, il faut analyser ce que cela a signifié pour la souveraineté et l’autonomie de l’État congolais.À mon sens, cette période doit continuer à faire l’objet de recherches historiques et scientifiques approfondies, parce que beaucoup de questions restent encore au centre des débats sur la trajectoire politique de la RDC.
Univ7sur7.net : Votre analyse porte également sur l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila et l’arrivée de Joseph Kabila au pouvoir. Quelle lecture en faites-vous ?
Professeur Emmanuel Kabongo Malu : La mort de Laurent-Désiré Kabila en janvier 2001 constitue un autre moment important de notre histoire contemporaine. Son successeur, Joseph Kabila, a ensuite dirigé le pays pendant plusieurs années.
Il existe différentes interprétations concernant les rapports de pouvoir et les influences régionales durant cette période. Pour ma part, je considère qu’il est nécessaire de poursuivre les recherches sur les conditions politiques, militaires et économiques qui ont marqué cette époque.Il faut également étudier sérieusement la question de l’exploitation des ressources naturelles et des relations entre la RDC et les différents acteurs régionaux et internationaux.
Univ7sur7.net : La question des conflits dans l’Est de la RDC revient constamment dans votre analyse. Quel est, selon vous, le véritable enjeu ?
Professeur Emmanuel Kabongo Malu : L’Est de la RDC constitue une question nationale, mais également régionale et internationale. Depuis plusieurs décennies, cette partie du pays connaît des conflits impliquant différents groupes armés et, selon les périodes, des acteurs étatiques ou régionaux.
Il faut éviter les amalgames. Les responsabilités doivent être établies à partir des faits, des enquêtes et des sources fiables. Une communauté ethnique dans son ensemble ne peut pas être assimilée à un acteur militaire ou politique.
L’enjeu est de comprendre les mécanismes de la violence, les intérêts économiques, les questions sécuritaires, les déplacements des populations et les dynamiques régionales qui entretiennent cette crise.
Univ7sur7.net : Certains discours présentent le conflit congolais comme une confrontation entre communautés. Est-ce une lecture que vous partagez ?
Professeur Emmanuel Kabongo Malu : Il faut être extrêmement prudent. Le Congo est une nation composée de nombreuses communautés. Les problèmes politiques ou militaires ne doivent pas être transformés en conflits entre populations.
Nous devons distinguer les citoyens, les communautés et les acteurs politiques ou militaires. La responsabilité d’un groupe armé, d’un gouvernement ou d’un responsable politique doit être établie individuellement et sur la base de faits.C’est aussi pour cette raison que les chercheurs, les journalistes et les intellectuels ont une responsabilité particulière : ils doivent contribuer à la compréhension des faits et éviter les discours susceptibles d’alimenter davantage les divisions.
Univ7sur7.net : Quelle place accordez-vous alors à la souveraineté dans le débat actuel ?
Professeur Emmanuel Kabongo Malu : La souveraineté est une question fondamentale. Un État doit être capable de prendre ses décisions, de contrôler son territoire et de défendre ses intérêts.
Mais la souveraineté ne signifie pas l’isolement. La RDC appartient à la communauté internationale et entretient des relations avec ses voisins, avec l’Afrique et avec les grandes puissances.
Le véritable enjeu est donc de construire un État suffisamment fort, légitime et organisé pour défendre ses intérêts tout en participant normalement aux relations internationales.
Univ7sur7.net : Certains Congolais attendent beaucoup de ce Dialogue national. Quelles devraient être, selon vous, ses priorités ?
Professeur Emmanuel Kabongo Malu : Le dialogue devrait permettre d’aborder les grandes questions nationales. Il faut notamment parler de la paix, de la sécurité, de la gouvernance, de la souveraineté, de la justice, du développement économique et de la cohésion nationale.
Il faut également donner une place importante aux universitaires, aux chercheurs, aux jeunes, à la société civile et à toutes les composantes de la nation.
Un dialogue qui ne serait qu’une confrontation entre responsables politiques manquerait une partie essentielle de sa mission. Nous avons besoin d’une réflexion plus profonde sur l’avenir du Congo.
Univ7sur7.net : L’ordonnance présidentielle prévoit notamment un Comité d’organisation préliminaire et un secrétariat technique composé de onze experts. Quelle importance accordez-vous à ce dispositif ?
Professeur Emmanuel Kabongo Malu : C’est une étape préparatoire. Ce qui sera déterminant, c’est la manière dont le processus sera conduit, la qualité des personnes qui y participeront et la capacité à garantir un espace de discussion suffisamment large.
Les experts auront également un rôle important dans la préparation des documents, des études et des consultations. Il faudra donc privilégier la compétence, la diversité des expériences et la capacité à travailler dans l’intérêt général.
Univ7sur7.net : Quel message souhaitez-vous finalement adresser aux intellectuels et aux jeunes Congolais ?
Professeur Emmanuel Kabongo Malu : Je dirais aux intellectuels de prendre leurs responsabilités. Nous devons travailler, rechercher, écrire et transmettre. Le Congo a besoin d’une élite capable de comprendre son histoire et de réfléchir à son avenir.
Aux jeunes, je dirais de ne pas abandonner la connaissance. Il faut s’intéresser à l’histoire, aux sciences, à la politique, à l’économie et aux questions internationales. La construction d’un pays ne se fait pas uniquement dans les institutions ; elle se fait aussi dans les universités, les centres de recherche, les médias et dans la société.
Le Congo est un grand pays qui a besoin d’une conscience nationale forte, mais cette conscience doit être construite sur la connaissance, la recherche, la responsabilité et le respect de la diversité.
À travers cet entretien, le professeur Emmanuel Kabongo Malu propose une lecture largement centrée sur la souveraineté, l’histoire politique de la RDC et la responsabilité des intellectuels dans la compréhension des crises nationales.
Ses analyses interviennent dans un contexte où le Dialogue national annoncé par les autorités congolaises ouvre une nouvelle séquence politique. Au-delà des divergences d’interprétation sur l’histoire récente du pays, la question centrale demeure celle de la capacité de ce processus à créer un espace de discussion suffisamment inclusif autour des enjeux qui touchent directement l’avenir de la République Démocratique du Congo.
La rédaction
